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Vincent Moon, cinéaste explorateur d’invisible et de sacré

Cet été, j’ai eu l’immense plaisir d’entamer avec Vincent Moon un dialogue qui entrelace avec la collection Petites Planètes deux fils du sacré, ceux de la musique et de l’invisible. Connu des mélomanes indie pour avoir lancé une vision filmique aussi passionnée qu’originale à travers les Concerts à Emporter de la Blogothèque, ce cinéaste tant indépendant que généreux – l’intégralité de son œuvre est sous licence Creative Commons – explore aujourd’hui les sons et rituels du sacré. Dans ses films, cet accoucheur d’invisible transcende l’outil caméra et toute définition réductrice du sacré pour créer un langage lumineux de ressenti intime. En alliant sagesses ancestrales et ultra-modernité technologique, ce passeur d’une spiritualité du tout ouvre de nouveaux chemins vers tous les possibles. Il nous parle ici de son rapport poétique à l’invisible à travers Hibridos, le projet ethnographique transmédia sur les cultes religieux du Brésil qu’il cultive depuis deux ans avec la photographe et écrivain voyageur Priscilla Telmon. Il nous livre aussi en exclusivité l’interprétation collective d’une séance de cinéma-transe live donnée en octobre dernier lors du festival Michelberger.

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© Jérémie Bouillon

Pour ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter ?

Je n’aime pas trop ça, tu me présenteras si tu veux… Les définitions limitent toujours les choses.

Qu’est-ce que la créativité, pour toi ?

C’est une façon d’être poétique au jour le jour, de répondre poétiquement à une situation donnée, à un moment donné, avec des gens donnés. Quelque chose qui a trait à l’invisible…

Justement, quand je t’ai approché pour cet entretien, tu as vite recadré le thème de la conversation sur « parler d’invisible. » Qu’est-ce que c’est, l’invisible ? D’où te vient cette fascination ?

Je pense que tout le monde l’a – en tout cas, tout le monde devrait l’avoir. J’ai grandi dans une culture et un esprit très français, très rationnels. Ce début de XXIe siècle a un esprit très étriqué par rapport à la réalité dans toute sa splendeur… Au fur et à mesure de mes voyages, je me suis intéressé à la compréhension de la réalité comme étant quelque chose de beaucoup plus complexe et beau, comme un jeu entre deux niveaux de réalité : le niveau de réalité matérielle et le niveau qu’on appellera spirituel ou invisible. Quelque chose qu’on ne voit pas, qu’on ne sent parfois pas physiquement, mais qui existe pour autant. La science occidentale moderne a toujours buté là-dessus et se déchire aujourd’hui à ce propos – ce qui est assez excitant à voir.

La physique quantique a commencé à pousser un peu la porte… Au-delà de cette science qui se regarde le nombril et qui essaye de déployer ses ailes, ce qui m’a intéressé, c’est surtout la rencontre avec d’autres niveaux de compréhension de la réalité à travers les peuples tribaux à travers le monde et d’autres cultures. Comprendre la richesse de la réalité sous tous ses angles.

L’invisible, c’est l’intégration totale de ce que peut être la réalité… C’est le Yin et le Yang, l’un ne va pas sans l’autre. On parle aujourd’hui d’une société en crise, qu’elle soit économique, politique, sociale, mais je pense que c’est surtout une crise spirituelle, née du fait qu’elle nie l’invisible. On a pendant trop longtemps nié l’invisible ; on s’est séparés d’une sorte d’intégration du tout. C’est l’expérience spirituelle véritable – la compréhension que tout fait partie de tout, que tout s’interpénètre en permanence. Or la limite physique n’est qu’une limite assez simple à dépasser.

Quelle a été ta première expérience d’invisible ?

C’est la première fois que j’ai rencontré un rituel de transe. Moi qui étais un petit Parisien qui avait butiné de concert en concert pendant des années, de pièces de théâtre en créations de danse, d’expos de peinture en street art et qui voulais tout savoir sur tout, je me suis retrouvé par hasard un soir au Caire dans une ruelle sombre, introuvable, dans laquelle on m’a amené, en me disant, « Tu vas voir quelque chose d’incroyable, mais c’est une chose interdite ici ».

C’était un rituel de Zār, un rituel de transe de soin, spécifiquement fait par des femmes pour des femmes. Le chant était absolument merveilleux, et déroulait aussi un autre niveau au-delà de la musique, un niveau d’intégration de l’invisible par le travail autour des esprits, le fait de mettre en transe le patient étant une forme de soin extrêmement ancienne.

Ça a été un choc absolu : je me retrouvais face à des musiques qui n’étaient pas là simplement pour être écoutées, appréciées. Et tout d’un coup je me suis retrouvé dans une toute autre dimension. J’aurais pu avoir ce rapport-là avec la musique de ma propre culture, si je m’étais intéressé un peu au sacré, mais le sacré a tellement été mis de côté, traîné dans la boue dans une certaine culture occidentale, que c’est en allant en Égypte que j’ai pris ça en pleine gueule. J’ai mis beaucoup de temps à réfléchir, mais ma trajectoire s’est vraiment enrichie.

Ma recherche musicale a commencé à tourner autour de la question, « D’où vient la musique ? Est-ce que finalement la musique, c’est plus que d’avoir des musiciens qui jouent sur scène devant des gens qui boivent des bières et qui tapent dans leurs mains à la fin du morceau ? » Je me suis intéressé au rapport qui existe entre la musique et le fil qu’elle a toujours tissé avec l’invisible. La musique comme réponse à l’invisible, comme façon de dealer avec les esprits. La musique vient de là, depuis l’origine des temps.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est qu’on retourne de plus en plus au rapport rituel et surtout, au rapport de soin. La musique comme soin, c’est à dire la vibration même du son qui va soigner- on retrouve cela dans toutes les traditions de sagesse.

Tu as dit, « Nous sommes tous des artistes, des chamanes ». Qu’est-ce que ça veut dire, au niveau personnel et au sens plus large, pour la société ? Est-ce que ton travail n’est pas finalement une forme d’activisme, une espèce d’incitation socio-spirituelle, une invitation à être plus reliés, à vivre ce sacré ?

Cela fait deux ans que j’habite au Brésil avec mon amoureuse, qui est aussi française et qui a développé un rapport plus fort avec la spiritualité et avec le soin depuis bien plus longtemps que moi. Moi, je me sens un peu comme un novice total, je n’ai aucune prétention autre que celle d’un curieux, d’un amateur. Cette curiosité a pris la forme de l’outil caméra, que je vois comme un prétexte à s’intéresser à l’autre, pour faire transparaître et traduire cet invisible d’une autre manière.

Ci-dessus : « Cette transe digitale est le fruit d’une collaboration qui entrelace des films réalisés par Vincent Moon à travers le monde au cours des cinq dernières années, mixés par lui pour créer une nouvelle forme de cinéma-live, associés aux sons corporels expérimentaux de Marco Donnarumma, le tout filmé par la merveilleuse Priscilla Telmon, puis réinterprété en une nouvelle forme d’union transcendantale par Ramin Krause. Elle indique un lieu où rien n’est séparé, où nous sommes tous un, où l’invisible submerge notre être, où nous avons quitté le monde physique pour nous unir aux esprits, à notre mère la Terre. »

Au Brésil, j’ai été très marqué par le fait d’être dans un pays qui fait partie de ces grosses économies mondiales et qui a maintenu un rapport à l’invisible incroyable et très unique, notamment à la médiumnité. C’est quand même extraordinaire qu’on en soit arrivé à un moment de l’humanité où, quand on dit que quelqu’un est riche ou pauvre, on parle seulement du plan économique. Pour avoir assez voyagé, je me suis bien rendu compte que les pays les plus riches sont les plus pauvres culturellement, que l’économie et la culture ont très souvent une sorte de balance infernale…

La médiumnité, c’est quelque chose qui n’est pas la chance ou le don de quelques-uns. Au contraire, c’est une possibilité que tout le monde peut développer. Je me suis beaucoup intéressé au rôle de la glande pinéale, qui a toujours été largement sous-estimée par la science occidentale et qui est en fait la clé de l’invisible, d’un autre niveau de réalité. Au Brésil, une grande partie de la population a développé la glande pinéale bien plus qu’ailleurs, à travers la médiumnité, un travail de méditation et de connexion sur son cerveau, qui prend ses racines notamment – c’est presque un gag – dans les théories françaises d’Allan Kardec, qui a complètement disparu des tablettes de l’histoire européenne.

Le seul pays qui a entièrement intégré et développé les idées d’Allan Kardec, c’est le Brésil. Aux quatre coins du Brésil, on trouve des centaines, des milliers de centres de spiritisme qui appliquent une méthode très précise de soin dans l’invisible principalement mais également de travail de développement de ses propres capacités médiumniques, pour faire le pont entre diverses façons d’aborder la réalité.

J’ai juste fait un travail de curieux chercheur, pour voir jusqu’où je pouvais aller dans ce rapport d’évolution via mon propre corps, en me confrontant à des cultures qui a priori étaient très éloignées de celle dans laquelle j’avais grandi. Je me suis rendu compte que tout cela n’était qu’un apparat, et qu’aujourd’hui se joue une question passionnante sur l’évolution identitaire de chacun. L’identité est quelque chose de beaucoup plus flexible, mutable qu’elle ne l’était il y a encore vingt ans, notamment de par l’impact des nouvelles technologies, et de ce nouveau rapport à l’autre.

Mon travail est une recherche sur la façon dont on peut vivre ensemble aujourd’hui. Quand tu m’as demandé au début si je pouvais me définir – je n’ai pas envie, parce que la parole limite énormément les possibles et l’appréhension du réel. C’est quelque chose que l’on apprend au contact des populations indigènes. Très souvent, la majorité des tribus brésiliennes n’ont pas ce même rapport au langage qu’a la civilisation occidentale. Elles s’échappent du langage parce que les choses ne sont parfois pas explicables.

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© Priscilla Telmon

Le cacique Bira Yawanawa nous a raconté une très belle anecdote. C’est quelqu’un de très éduqué, qui a un pied dans chaque monde. Il est né dans sa tribu et l’a défendue, puis il est parti voyager à travers le monde avant de revenir dans sa tribu en appliquant la méthode qu’il pensait être la meilleure pour maintenir son identité et la construire en rapport à l’autre. Il nous disait, dans notre culture, on est extrêmement bienveillants, on accueille les anthropologues, les chercheurs qui viennent nous étudier. Avec toute leur bonne volonté, ils viennent, ils restent deux, trois, six mois. Ils posent beaucoup de questions, ils écrivent beaucoup de choses. Quelques mois plus tard, ils nous envoient le résultat de leurs travaux sous forme de livre, d’une thèse de 100, 500, 1000 pages. Et je leur dis bravo, c’est un très beau travail, mais ceci n’a rien à voir avec notre vision du monde, puisque notre vision du monde ne s’écrit pas.

Il y a donc un autre pont à faire aujourd’hui avec cette autre réalité, qui ne peut pas vraiment passer par le mot. Et le langage du cinéma peut prétendre à cette mission.

Au sujet d’Allan Kardec, est-ce que tu appliques ses enseignements pour accéder à des états autres ? Est-ce que t’en sers quand tu travailles, et comment est-ce que cela influence ton travail ?

Je suis resté très intuitif par rapport à ça, je n’ai jamais vraiment pris le temps de me plonger plus profondément dans ces lectures. Le Kardécisme a beaucoup de formes d’application au Brésil, il n’est pas seulement appliqué de manière très occidentale, au sens « spirit », mais de façon beaucoup plus sensorielle, dans des centres d’Umbanda. L’Umbanda étant une rencontre religieuse – c’est une sorte de spiritualité, de doctrine très ouverte qui a évolué entre la rencontre entre les cultes afro-brésiliens du Candomblé et le spiritisme kardéciste et en a fait quelque chose d’absolument fascinant, puisque intégrant également des éléments de la cosmologie indigène. C’est la grande spiritualité brésilienne, qui est extrêmement ouverte et qui continue à évoluer en permanence.

Je n’ai jamais fait partie d’un centre ou quoi que ce soit. Ça fait partie de mon désir de m’échapper de toute doctrine – à chacun d’inventer son propre chemin de vie.

Est-ce que toi-même, tu es dans un état particulier, quand tu filmes ? Tu n’es pas simplement un spectateur, mais un participant, quand tu filmes ce genre de transe…

Bien sûr… Ce qui est intéressant c’est que certains rituels et certaines plantes permettent une voie d’accès assez directe avec l’invisible, avec d’autres niveaux de réalité. C’est comme un raccourci beaucoup plus facile et c’est pour cela qu’aujourd’hui, on assiste à un grand retour vers les plantes psychoactives, principalement l’ayahuasca. Sa dispersion à travers le monde est due au fait que c’est un extraordinaire raccourci, ce qui est aussi dangereux, évidemment.

Il y a une grande fabulation et une grande fascination sur les états de transe. Le retour de la transe est pour moi un des sujets les plus passionnants de notre génération, parce que c’est aussi une volonté de sortir d’une cérébralité qui a montré ses limites. Ce retour vers le sauvage et vers l’inconnu est extrêmement profitable à l’humanité. Ce qu’on appelle transe, à partir d’où commence-t-elle ? Jusqu’où va-t-elle ? Ça prend des formes très différentes.

Dans la spiritualité du Candomblé au Brésil, la transe peut être quelque chose de très intense, qui a trait aux rites africains de perte de conscience. Dans l’Umbanda, on trouve un équilibre beaucoup plus intéressant et plus complexe à gérer, où la personne en transe n’apparaît pas forcément être en transe. On est dans une sorte de download de savoir, d’entités, dans une connexion à un niveau de conscience généralisée qui flotterait dans l’air.

La conscience est-elle à l’intérieur de nous ou à l’extérieur ? C’est un grand débat merveilleux. Je suis persuadé que la conscience se trouve à l’extérieur et qu’on s’y connecte par diverses méthodes. Le Brésil est vraiment fascinant parce qu’il offre tout cet éventail de rapport à l’invisible, au corps en transe, qui nous pousse dans nos retranchements sur des états modifiés de conscience accessibles en permanence et à différents niveaux. Il n’y a pas de brisure nette – il n’y a pas un être en transe et un être qui n’est pas en transe. Il y a juste des vibrations qui s’élèvent et qui peuvent prendre une grande intensité, jusqu’à la perte de conscience, jusqu’à être entièrement possédé. Beaucoup d’étapes paraissent plus intéressantes, des sortes d’étapes mixtes où on est à la fois en pure réception d’énergies extérieures qui modifient notre façon d’être, tout en étant absolument conscients.

C’est ce qui m’intéresse au moment de filmer, et au moment de la restitution. Je travaille beaucoup sur cette forme de « cinéma live » pour retrouver cette intuition du moment du filmage. Je n’ai jamais voulu écrire mes films. Les quelques films que j’ai essayé de penser en avance se sont révélés des sacs à nœuds affreux de préconceptions sur le moment à venir. J’ai toujours voulu éviter la projection, le cerveau qui devance le corps et qui applique une idée que le corps va essayer de suivre.

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© Ramin Krause

L’humanité est complètement bloquée dans un rapport au temps très faussé. Je ne pense pas du tout que le temps soit comme on nous l’a expliqué à l’école, qu’il est limité au passé-présent-futur. Le passé et le futur n’existent pas dans un sens ; ils cohabitent dans le temps présent. La conception beaucoup plus orientale et indigène du temps présent nous aide énormément à sortir des idées préconçues et à retrouver un rapport au corps fluide et en complète connexion avec le moment.

C’est une façon d’être que j’ai d’abord découvert à travers ma façon de faire les films, sans aucune idée préconçue. Ce sont des idées qui me sont arrivées bien plus tard, après avoir fait beaucoup de films. Les films m’ont expliqué pourquoi je les faisais. [Rires] C’est comme s’ils me disaient, je vais t’expliquer pourquoi tu m’as créé.

Du coup, le rapport de force lâche complètement, parce que je ne suis pas un « director ». Cette conception très anglo-saxonne de la vie a montré ses limites : je n’ai jamais réussi à diriger quoi que ce soit. Il s’agit d’être dans le flow, être un passeur, un pont. Être traversé par ces énergies et les traduire à l’aide d’un outil. Tout le monde a son rôle à jouer. Je n’ai jamais réussi à dire aux autres quoi faire – faites ce que vous voulez ! Je vais réagir à vos désirs, et ma façon de réagir avec ma caméra, en dansant, va influer sur votre façon d’être et vice-versa.

Tout ce débat entre l’objectivité et la subjectivité de la caméra est complètement ridicule, il faut absolument sortir de ça. Il n’y a QUE le rapport subjectif au réel. Le reste, c’est une construction mentale qui ne génère pas grand-chose d’intéressant pour notre société. Ce qui est intéressant, c’est le rapport sensoriel, organique, qui est généré en se frottant à des entités, à de l’invisible, des rituels, de la transe, pour nous ramener au moment présent. Puisqu’il n’y a que ce temps-là qui existe.

Pendant la performance, et même avant, on voit que tu es complètement dans l’instant…

Le dimanche au festival Michelberger à Berlin, tout s’est enchaîné de manière complètement dingue, notamment le dernier show avec Senyawa, Rabih Beaini, Priscilla Telmon et Shara Nova. C’était absolument cosmique. On a tout lâché, en totale improvisation. [Rires] Les moments les plus puissants que j’ai pu vivre dans ma vie de « créateur » ont été les moments les plus improvisés, quand le cerveau est très loin, débordé par les inputs sensoriels. On arrive à quelque chose ensemble qui nous transperce complètement, presque à des états de transe collective. Notre propre identité se fusionne avec les autres pour arriver à une sorte de création collective inouïe.

On comprend alors cette belle phrase de Mircea Eliade, qui disait que l’expérience chamanique est la dissolution extatique de l’égo. C’est une dissolution extatique dans le moment, dans la joie, dans la jouissance absolue. On n’est plus dans la croyance. Souvent les gens demandent, « T’y crois, toi, à l’invisible ? T’y crois, aux esprits ? » Ma propre expérience personnelle ne m’amène pas à y croire, mais m’amène à savoir. Je ne crois pas à quelque chose que quelqu’un m’a raconté, j’ai vécu cette expérience, je l’interprète à ma façon. Tout le monde doit faire sa propre expérience. Il y a une division entre religion et spiritualité, la religion étant la spiritualité médiée et diluée par quelqu’un qui prétendrait être le seul à être en contact avec l’invisible, avec les dieux…

Mais attention – on est dans un renouveau spirituel qui peut faire aussi beaucoup de dégâts, car il part dans une culture ultra-dopée, où l’utilisation des substances psychoactives se fait dans tous les sens… Et après ça, où on va ?

Oui et tu peux te retrouver coincé dans des plans où tu n’as pas forcément envie d’être…

Il faut être très prudent avec ça, évidemment. Et attention, je ne suis pas du tout dans un rapport conservateur par rapport à ça. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut aller prendre la plante dans la forêt seulement avec un chamane. Il est important d’expérimenter, parce que la vie est toujours un remix d’elle-même. Il faut juste arriver à être un bon remixeur. [Rires] Être un bon DJ de la vie ! Être son propre alchimiste : juste, subtil, en connexion avec les éléments autour… Ça s’apprend personnellement, en faisant ses propres expériences.

Ce que tu offres au monde, c’est la possibilité d’enlever cette division entre soi et l’invisible, entre l’artiste et le spectateur… Une passerelle…

Je n’ai jamais théorisé ou voulu conceptualiser tout ça. Les gens me disent parfois, après avoir vu un film, « j’y étais, j’ai vraiment ressenti les choses, je ne regardais plus un film, j’étais dans le moment présent… » C’est merveilleux, parce que ta réaction a trait à mon désir de briser la distance.

Il y a quelques mois, je me suis retrouvé confronté à un anthropologue qui avait une certaine connaissance de la spiritualité brésilienne. Je lui avais envoyé mon travail par email et assez rapidement, je l’ai senti extrêmement mal à l’aise. Il m’a dit « Je n’aime pas du tout ce que vous faites ». J’aime beaucoup la sincérité. Parlons-en, alors, pourquoi vous n’aimez pas ? Qu’est-ce qui vous dérange ? Et il a réussi à me dire, « Il n’y a pas assez de distance. » [Rires]

C’est bien français, ça…

C’est évident ! Parce que mon travail est porté sur la volonté de briser les distances, parce que la distance n’existe pas ! C’est une création mentale. La différence entre une culture et une autre est extrêmement facile à surmonter. Devenir autre est aujourd’hui plus possible que jamais. Mon désir est d’intégrer la caméra, l’acte de filmer à ces moments qu’on appellera ritualisés, cérémoniaux, sacrés.

Je ne sais pas trop ce qu’il se passe parfois dans les cultes que je vais filmer, je vis dans une sorte de nébuleuse, où je recherche des choses, je lis des choses sur internet, mais je ne vais jamais au bout. C’est comme si tu ouvrais un bouquin, tu lis quelques pages, ça t’excite et tu refermes très vite parce que tu as ce qu’il te faut. Tu ne vas pas jusqu’à la conclusion, parce que ce n’est pas la conclusion qui est intéressante, c’est l’input que ça va te donner, et comment tu vas l’interpréter.

Je suis allé filmer des cultures traditionnelles, des rituels chamaniques, des rituels soufis en Tchétchénie, sans avoir toutes les clés, ce qui m’a ouvert une porte beaucoup plus sensorielle, parce que je ne m’étais donné aucune limite sur ma façon de filmer et d’être. J’étais entièrement dans le corps, absolument pas dans l’idée d’interpréter ce que je voyais.

L’idée est de sortir de tout a priori pour être dans une complète connexion avec le moment et les corps. C’est pour ça que j’ai été aussi bienvenu et accepté dans tous ces cultes. Les gens m’ont vu comme un amateur : quelqu’un qui aime ce qu’il fait et qui aime les autres. Ça ne m’intéresse pas en général de travailler avec des professionnels du cinéma parce qu’ils ont très souvent beaucoup d’a priori. À force d’appliquer des méthodes de travail, certains rentrent dans un certain confort dans leur rapport à l’autre et c’est très difficile d’en changer. Sans méthode de travail précise, tu es juste une sorte de virevoltant en train de faire plein de choses tout le temps, et tu arrives à t’adapter bien plus facilement.

Qu’est-ce que le temps, en fait ? Le rapport anthropologique au temps dirait que plus c’est long, mieux c’est, plus tu vas en profondeur. Or je pense que plus tu restes longtemps, plus tu risques de créer tes propres barrières mentales et de développer une relation de distanciation qui n’était pas là au départ.

Évidemment je schématise. Il suffit de voir le travail de Bruce Albert, un excellent chercheur anthropologue français qui a passé trente ans de sa vie avec les Yanomami, au nord du Brésil et au sud du Venezuela, et qui a créé un livre La Chute du ciel avec le chef des Yanomami, Davi Kopenawa, l’un des grands leaders indigène actuel. Bruce Albert est tellement devenu Yanomami, dans sa volonté de traduire leur pensée, qu’il a réussi à mettre au point, sur dix ans, un livre de 900 pages qui raconte à la première personne, au nom de Davi Kopenawa, une vision du monde différente de la nôtre.

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Mon travail a beaucoup plus trait à une certaine fugacité du passage dans le temps et s’attache beaucoup au corps. Les corps sont très malléables, on peut tout à fait devenir autre. C’est mon travail personnel pour essayer de m’échapper d’un certain carcan intellectuel, sans l’envoyer balader pour autant, parce que j’aime aussi énormément réfléchir sur ces choses-là. J’ai toujours voulu garder cette fraîcheur dans mon rapport au monde et dans mon travail.

Quand tu vis quelque chose d’aussi intense, comment est-ce que tu intègres un équilibre ? Comment tu vis le lendemain ? Comment est-ce que tu intègres les moments hors du temps aux moments de la vie de tous les jours ?

Comment est-ce que tu intègres hors du temps en permanence ? [Rires] Je vois bien un continuum… Après, quelconque personne avec un rapport à la spiritualité te dirait que le passage d’un réel à l’autre est un moment très difficile à gérer. Il faut savoir naviguer dans ces eaux-là, parce que le choc peut être rude. On peut aller trop loin, … Dimanche dernier, à Michelberger, j’ai dû jouer huit concerts, avec huit personnes différentes d’affilée. À un moment de l’après-midi, j’ai failli vraiment exploser. J’étais dans un état de transe vraiment désagréable, je n’étais vraiment pas bien à la fin d’un concert. C’était beaucoup trop fort, comme si j’avais ouvert trop de canaux et que je n’arrivais plus à parler, j’étais dans un état de frétillement. J’ai appelé trop d’esprits, trop de trucs nous ont traversés.

J’ai tendance à jouer en formule ‘live cinéma’ de manière très intense. Après, il faut effectivement gérer cet équilibre, mais en même temps, tu as envie de tout lâcher, tu as envie d’aller au bout du bout et de voir où on va. Ce sont des performances qui peuvent être très intenses, qui dérangent pas mal de personnes – tant mieux !

C’est fait pour ça, aussi !

Oui, bien sûr… Ce qui m’intéresse, c’est de jouer avec le jour et la nuit, le blanc et le noir. L’amour absolu ne va pas sans la haine absolue. On ne peut pas être simplement dans l’amour, il faut gérer sa part d’ombre. Du coup, mes performances ont tendance à aller chercher dans une certaine violence, des music noise expérimentales. Il faut y aller pour réussir à sortir quelque chose de beaucoup plus riche. Ces néo-festivals ont une sorte de béatitude qui ne m’apparaît absolument pas constructive. À force de vouloir s’échapper de la part d’ombre, avec tout ce rapport bienveillant au « good will » hérité d’une certaine culture Nord-Américaine, c’est comme si on partait explorer ce que l’on connait déjà. Si tu ne travailles pas ton ombre, il ne t’arrivera rien.

Les cultures et rituels afro-brésiliens sont extrêmement puissants parce qu’ils gèrent constamment leur part d’ombre, notamment avec la figure d’Exu qui est l’orisha, l’esprit le plus complexe de tous les esprits brésiliens. Dans le culte d’Umbanda, la figure d’Exu est extrêmement présente – c’est d’ailleurs celui que les Protestants les plus conservateurs vont associer au diable, en simplifiant beaucoup. Or Exu, ce n’est pas le diable, c’est la part complexe de l’homme, c’est la part du bon et du mauvais à la fois. Dans les rituels d’Umbanda, le premier esprit qu’on va évoquer, c’est Exu, parce qu’il ouvre les chemins. Tu poses le respect et tu appelles la figure la plus sombre. Tu dis ok, on a besoin de toi aussi, autrement on n’arrivera pas à construire. Du coup, notre petit travail de restitution cinématographique en live tend très souvent vers des zones inconfortables.

Ça me fait penser à Kali-Durga ou à Shiva… qu’il faut intégrer au lieu de la nier.

Exactement, on est dans une société qui nie énormément la part d’ombre, et qui est extrêmement manichéenne, à un point ridicule. Cela crée une sorte de fossé qui creuse notre société en deux. Je vois ça aussi au Brésil, c’est terrible. Le pays est dans un chaos total aujourd’hui. C’est un pays désespérant parce qu’il offre tous les possibles et les gens se vautrent dans des simplifications. Ce qu’il m’intéresse de combattre, c’est la bêtise du monde dans cette simplification du réel. La réalité est toujours beaucoup plus complexe que ce que les mots arrivent à en dire.

Tu n’es pas dans une spiritualité mièvre…

C’est à fuir autant que possible, évidemment ! Je suis hyper radical, je suis un chieur pour ça. Je ne me fais pas que des amis… on ne peut pas se faire que des amis, il faut aussi arriver à se faire de bons ennemis, c’est très important ! [Rires]

Ça nous fait bosser…

Ça nous fait avancer, vraiment. Quitte à se retrouver plus tard. C’est important d’être sec, direct par rapport à ça et la mièvrerie, c’est le pire que je puisse imaginer. Le statu quo.

Je sais que tu n’aimes pas trop les définitions, mais qu’est-ce que c’est, le sacré, pour toi ?

Tout. Tout est sacré. Ce n’est pas un lieu. C’est ton regard, ta façon d’être par rapport à ces choses-là qui va être empreint de respect, parce que tout est à respecter. Tout est vivant. C’est une intégration de tout. Comprendre que n’importe quel arbre est en train de communiquer avec n’importe quelle plante, n’importe quel champignon, et qu’on fait partie de ce grand circuit de la vie… Cette séparation sacré-profane est absolument artificielle, elle a fait beaucoup plus de mal que de bien dans notre culture.

Après le Brésil, tu vas partir au Japon, est-ce que ça va être le même type de travail ?

Je ne sais pas. C’est un travail beaucoup plus restreint, on est resté trop de temps au Brésil, on a fait un projet complètement fou, et on est à bout de souffle. Le Japon nous fascine par un équilibre très intéressant entre une hyper-modernité et un primitivisme dans ce qu’il a de plus beau, entre un rapport aux ancêtres et la noise. La musique expérimentale japonaise m’a toujours fascinée.

Ce sont de grands chamanes modernes. Je pense spécifiquement à Yamantaka Eye, le leader des Boredoms. C’est extraordinaire, une sorte de nouvelle ritualistique pour des temps nouveaux. Ils sont très avancés, parce que sous leurs oripeaux ultra-modernes, ce sont des gens qui sont entièrement liés à la nature.

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© Noriko Kawakami

Ça m’intéresse de faire des projets beaucoup plus resserrés sur une semaine ou deux. On devrait jouer au Festival de Fès de musiques sacrées en mai, l’idée étant de faire une création spécifique une semaine avant. On filmerait des rituels soufis de la ville, avant de les retraduire sur scène en rejouant les images et les sons et en invitant à nouveau les soufis à jouer par-dessus. Des couches de rencontres qui débouchent sur de nouvelles formes rituelles. J’ai envie de tisser tout ça.

Quand ce questionnement s’inscrit dans ce genre de dialogue, tout le monde s’enrichit. Évidemment, la peur primaire qu’ont énormément de gens, c’est qu’on appauvrisse et qu’on simplifie ces cultures. Mais rien ne disparaît, tout se transforme. Il suffit d’accompagner la transformation et d’arriver à trouver un équilibre. On va perdre certaines notions, mais ce n’est pas pour ça qu’on ne va pas en ramener des nouvelles.

On est dans un moment merveilleux de l’humanité, notamment au niveau de la création artistique. Musicalement, c’est de très loin le moment le plus excitant que j’ai pu vivre. Tous les jours, j’écoute des sons nouveaux. Une sorte de nouvelle mixture qui ouvre des zones sensibles incroyables, donc une identité nouvelle. On est en train de reformuler le monde. Il faut absolument expérimenter.

Quelle est l’intention derrière le travail que tu partages avec Priscilla Telmon ? Vous vous voyez faire quelque chose d’individuel, ou un travail collectif ? Est-ce que les deux se rejoignent ?

Ce n’est pas forcément quelque chose de très formulé entre nous. On a des sensibilités fortes qui se sont rejointes autour du travail sur l’invisible. Le désir est de célébrer la vie présente en général ! [Rires]

Il y a des ponts importants à faire aujourd’hui. Beaucoup de gens autour de nous ouvrent des portes. Il y a quelques mois, j’ai fait des installations de mes films sur trois écrans au CTM, à Berlin, une sorte de temple de l’ultra-cérébralité technologique et électronique. Tu ne vas pas plaire à tout le monde, surtout quand tu parles de spiritualité – il y a des gens qui ne vont pas y arriver. Mais on essaie de débloquer un peu les choses.

Au final, l’une des meilleures portes d’entrée est celle-ci : le chamane et le hacker se rejoignent, parce qu’ils ont un même rapport au code de la vie. Le chamane va jouer dans le code de la vie de la spiritualité, et le hacker va jouer dans le code de la vie du digital. Assez rapidement, tu vas comprendre que le digital et le spirituel se retrouvent – c’est génial.

L’intégration du digital dans nos sociétés est une renaissance spirituelle. On entre dans un autre rapport au réel, où les choses ne sont plus limitées par leur matière. C’est exactement ça dans la spiritualité – il n’y a pas de limite, le temps n’existe pas. Il n’y a pas d’espace, non plus, tout est ensemble au même moment. On est en train d’élargir, de complexifier et d’inventer de nouvelles réalités. C’est très complexe, très dangereux, mais c’est passionnant. L’arrivée en force de la réalité virtuelle va forcément en rajouter une couche.

Ce renouveau spirituel qui a trait aux enthéogènes se déroule au même moment où la réalité virtuelle commence à arriver. Ce sont deux choses très intéressantes qu’il faut arriver à combiner.

C’est qu’on est mûrs, aussi, au niveau social, on est prêt pour ce genre d’expérience…

Oui… l’esprit guide, les esprits savent ce qu’ils font. Avec cette fameuse histoire d’Albert Hofmann qui a découvert le LSD en plein milieu de la Seconde Guerre Mondiale : il fallait le découvrir à ce moment-là.

Il faut se laisser aller à expérimenter. Surtout ne pas se refermer sur soi-même. On vit dans une société où on est en train de se faire bouffer par la peur, c’est la chose la plus opposée à la vie.

Certains de tes films, par exemple la performance de Senyawa, doivent faire peur, justement… Comment réagis-tu quand quelqu’un se braque et te dit qu’il a peur ? On ne peut pas forcer les gens…

Je sais très bien qu’on n’arrivera pas à convaincre le monde entier, mais au fur et à mesure, les lignes bougent, certaines personnes ont besoin d’être rassurées à un autre niveau. La science occidentale est la religion de beaucoup de monde, sans qu’ils s’en rendent compte. À partir du moment où elle dit, ceci est vrai, les gens y vont. Beaucoup de choses sont tentées autour de la physique quantique en ce moment et au fur et à mesure que la science occidentale avance et que les gens se rendent compte de l’invisible, notre traitement du réel s’étend aussi. Il faut peut-être qu’un scientifique mette son tampon et dise que l’invisible et l’énergie existent, pour que tout le monde dise, c’est bon, maintenant on peut y aller ! Ça prendra du temps, mais on va y arriver [rires].

Est-ce que tu voudrais ajouter quelque chose ?

Il y a beaucoup de choses dont on n’a pas parlé, Gabrielle, mais on a bien parlé ! [Rires] Arrêtons ici les mots.

Merci.

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© Mykola Karnaushenko
This interview by Gabrielle Sedita is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International License.

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  1. Pingback: Vincent Moon, Filmmaker and Explorer of the Invisible | Gabrielle Grace Sedita

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