comments 2

Jordane Saget, Crayeur d’éphémère

Au hasard de mes pérégrinations dans le beau, j’ai eu le plaisir de tomber sur les fresques à la craie parisiennes de Jordane Saget, des frises poétiques qui appellent tant à des échanges ludiques avec les passants qu’à des réflexions profondes sur l’éphémère, l’équilibre ou le souffle. Quelques messages et sourires virtuels plus tard, nous discutions de tout. Une rencontre ensoleillée à bâtons rompus où nous sommes tout de suite rentrés dans le vif du sujet.

Canal d'Ourq, (c) Ludivine Lenoir (IvyNoir)

(c) Ludivine Lenoir (IvyNoir)

 Gabrielle : J’habite à Bristol, une ville où il y a énormément d’art dans la rue, de culture, une grande ouverture d’esprit. Je me disais que ce serait sympa que tu investisses aussi ce lieu…

Jordane Saget : Ça pourrait… peut-être l’année prochaine. Pour le moment je me suis surtout consacré à Paris, parce que je me suis aperçu que mon rapport à l’espace a changé depuis que j’y bosse, surtout dans la façon dont les gens s’approprient mes lignes. J’ai l’impression qu’il faut un certain temps pour rentrer en communication avec eux via ce médium-là. Maintenant, des gens dessinent un petit bateau au-dessus de mes lignes… Parfois je vois des fresques que j’ai faites sur des rideaux de fer où des enfants sont venus colorier. Ça n’existait pas, au début. C’était un choix de base ; je voulais que les gens puissent se les approprier le plus naturellement possible. Si je signais, c’était une façon de dire que c’étaient les miennes. Du coup, on voit des gens qui essaient de faire les trois lignes à côté [rires]. Et changer de lieu – effectivement, il n’y aurait pas ce lien-là, que j’ai commencé à construire avec les Parisiens.

Il y a un côté éphémère dans ce que tu fais, mais le fait d’investir dans le temps, dans la durée, retire ce côté éphémère.

JS Et puis la chance qu’il y a, c’est que tout ce que tu fais à la verticale, si c’est pas effacé de façon intentionnelle avec une éponge ou autre, ça peut durer.

Et ton travail correspond tellement bien à Paris…

JS Ça me fait penser à l’Art Nouveau… Changer de lieu, j’y ai pensé, mais je me suis dit qu’il faudrait avoir une idée, parce que mon travail actuel sur Paris a vraiment évolué. Au début, c’était, « Jordane Saget dessine parterre ». Maintenant, quand je dessine, je choisis mes lieux en me demandant comment les gens vont interagir. À la base, il faut que j’arrive dans un lieu et que je me dise, « C’est sûr, ça va fonctionner ». C’est le côté ornemental, mettre du beau.

Ensuite, je choisis un spot en me demandant comment les gens vont interagir dans la semaine, sur le moment… Est-ce qu’ils vont marcher dessus ou pas ? C’est quelque chose que j’ai découvert il y a 6-7 mois : à quel moment les gens ne marchent plus dessus ? Il y a un moment où les gens ne marchent plus dessus. Je me suis demandé si c’était une question de surface… Et finalement, non

Il y a une espèce de juste milieu entre l’espace qui a été investi et comment les gens interagissent avec. Est-ce qu’ils regardent, est-ce qu’ils sautent par-dessus, est-ce qu’ils font le tour ?

Il y a un côté sacré, quelque part…

JS Pour certaines personnes… C’est peut-être l’idée du temps que j’ai passé sur une fresque. Après, pour certaines personnes, c’est sacré direct. Mais il y en a d’autres… À peu près un tiers des gens ne le voient pas du tout. Ce n’est même pas une question de sensibilité artistique, c’est qu’ils ne le voient vraiment pas. Ce n’est pas qu’ils le voient et le considèrent comme étant moche, ou nul. C’est qu’ils ne le voient pas.

Est-ce que ça dépend des quartiers ?

JS Exactement. C’est ça qui est hyper intéressant, ça va même dépendre de micro-quartiers.

Il y a un côté sociologique, finalement…

JS Complètement. Je suis en train de m’apercevoir que c’est ça qui m’intéresse de plus en plus. C’est ça que j’ai envie de creuser ; au niveau de l’urbanisme, c’est hyper intéressant. Un exemple tout bête : j’ai fait une performance au sol à Drouot. C’était très appréciable de travailler avec eux. Ils m’ont demandé si je voulais qu’on balise. J’ai dit non ; je ne balise pas quand je travaille. A priori, on aurait pu se dire que la population serait sensible à l’art. En fait, je dirais que ça a été la performance la plus marquante à ce niveau-là, les gens – plus que dans d’autres quartiers – marchaient dessus.

Ça te demande d’être complètement absorbé dans ton travail tout en étant poreux…

JS Ça a mis du temps. Je me suis dit, qu’est-ce qu’on fait ? On continue à travailler en fonction de la réalité – et la réalité, c’est celle-ci. Je me ronge à l’intérieur, ou je considère que c’est intéressant et j’observe ? C’est ce qui est génial dans cette technique-là, dans cette façon d’appréhender les choses.

À Drouot, j’ai fait une performance sur deux jours. Le premier jour, beaucoup de gens marchaient dessus, même si d’autres étaient très respectueux. Je me suis dit, demain quand je vais continuer ma fresque, les gens vont trouver ça sale ; moi je vais trouver qu’elle a vieilli prématurément. Du coup, je me suis dit, accepte et on verra bien demain. J’arrive le lendemain et là ça a été encore plus piétiné ; en plus il avait légèrement plu pendant la nuit. J’ai continué ma fresque – j’ai entouré la première et ça a été merveilleux, parce qu’il y avait ce contraste entre la fresque de la veille, un peu plus diffuse, poreuse et cette fresque toute fraîche. Ça a donné un contraste de tons – c’est génial.

J’ai vraiment compris que ce qui est intéressant dans mon boulot au sol, c’est l’effacement. La chance du sol, c’est que l’effacement est peut-être prématuré, alors que sur un mur, ça prend beaucoup plus de temps. J’ai vu une fresque qui date d’il y a huit mois, et je la trouve sublime parce qu’elle a été à peine touchée par les gens ; il n’y a que la pluie qui est tombée dessus. On se retrouve avec quelque chose de très beau. J’ai bien envie, pour une prochaine expo, de faire des tableaux à la craie et de les exposer dehors, chez moi, et après, en galerie, avec un effacement par la pluie, par le vent.

De les exposer aux éléments naturels.

JS Voilà. Jordane Saget en a marre de dessiner sur ses papiers, de dessiner seul chez lui. Il décide de tenter de sortir. Au début, il est tout timide, et un an plus tard, le travail n’est plus tout à fait le même.

Ce n’est plus solitaire, on en revient à la relation et au dialogue avec le public…

 

JS J’ai compris qu’il y a deux types de dialogues : le dialogue direct, une personne arrive et dit, « Ah bonjour, c’est vous, merci beaucoup… » Et une communication non verbale, qui prend du temps, où les gens interagissent avec les lignes. En dialogue direct, on me dit, « Cette année, à chaque fois que je voyais vos lignes dans le métro, c’était une respiration. »

Et souvent les gens me disent que c’est reposant, c’est apaisant. OK, les lignes sont souples, il y a un côté féminin, englobant, mais ça ne peut pas être que ça. Dans une ville comme Paris… C’est la ville où il y a le plus de pubs. Je suis quelqu’un de très anxieux, très sensible à l’extérieur… On est sollicité tout le temps. Même dans le milieu du street art – et là, je pousse à l’extrême – il y a un mec qui a bombé « Exprime-toi ». Pour moi, de la même façon, c’est une injonction.

C’est une violation de notre liberté, on nous demande encore de faire quelque chose.

JS C’est ça. Ah putain, il faut que je m’exprime ! Pffouu… ! Le fait que moi je fais complètement de l’abstrait, sans signer… Je ne te demande rien, il y a juste à regarder si tu souhaites regarder. C’est apaisant dans une ville.

D’habitude, j’aime bien commencer par une présentation… Pour ceux qui ne connaissent pas ton travail, peux-tu présenter ce que tu fais ? Comment tu te définis ?

JS C’est pas facile… Sur Instagram, très souvent, je ne fais qu’une simple présentation. Si c’est une rue, je vais dire, « Une rue de Paris ». J’ai toujours un peu peur, en fonction de comment je me présente, d’axer le regard que les gens auront sur mon travail.

Tu ne veux pas imposer de cadre, même dans ta définition de ton travail ?

JS Parce que pour moi, c’est trois ans de ma vie… Ces lignes-là ont été tellement de choses différentes. Elles ont été comme le regard des gens qui tombent dessus. Pour eux, ça va représenter la mer, le souffle, ou des lignes qui s’entrecroisent, des cerveaux… Ça a été plein de choses pour moi aussi, donc si on me demande de définir ce qu’elles sont, il faudrait qu’on revienne dans le temps et qu’on me suive tous les jours en train de marcher, suivre mes réflexions. Et puis je ne suis pas assez synthétique [rires], pas assez brillant avec les mots.

Mais je dirais que je dessine trois lignes qui au début, s’enchevêtraient, et maintenant… je n’y fais plus beaucoup attention. Au début, c’était un peu comme un enfant qui cherche à… À un moment donné, je me suis dit, mais pourquoi veut-on absolument qu’elles se suivent ? [Rires] C’est un peu idiot.

Un artiste contemporain qui dessine trois lignes sur différents types de support et actuellement – depuis maintenant un an – en majorité dans la rue, à la craie. J’ai commencé à la plume, sur papier.

À Drouot, un monsieur [Jacky Lafortune] est venu me voir. C’était très beau, j’ai bien aimé ce moment-là. Il se penche vers moi et il me dit, « Vous êtes crayeur de rue ? » C’est la première fois qu’on m’a dit ça. Et il me répond qu’il a été crayeur de rue dans les années soixante et qu’il a écrit un bouquin, Les Crayeurs de rue et l’espace graphique. Craie-action dans la ville. Il me raconte, les Beatnik… C’était très intéressant. J’aime bien ce terme.

Quelle a été ta toute première expérience de ta créativité ? Tu évoquais tes lignes à l’encre, mais avant, est-ce que tu as expérimenté avec un autre type de créativité ?

JS C’est une bonne question. La grosse part de ma créativité, avant, c’était les idées. Je me dis, tiens, on peut associer ça à ça… Depuis que je suis ado, j’ai plein d’idées qui s’évaporent très vite [rires]… Maintenant, ce qui est sympa avec mon travail, c’est que je peux m’en servir. Tiens, j’aimerais bien dessiner sur ça, dans tel cadre…

Sinon, avant l’épisode des lignes, je ne dessinais pas. Je faisais de la musique, mais mal. Je me suis souvent dit, quand j’étais dans un moment sombre de l’adolescence, que j’aurais tellement voulu être artiste, mais que je n’en avais pas les mains. Je sentais en moi quelque chose bouillir, des idées… mais je ne pouvais pas les mettre en forme. Dans la musique, j’avais de la sensibilité, mais je n’ai pas l’oreille musicale. Le dessin, j’aurais adoré, mais je ne savais pas dessiner. Et je ne sais toujours pas dessiner, d’ailleurs !

Tu cherchais ta forme ?

JS Je pense, oui. Souvent, il y a des gens qui me voient dans la rue et je sens en eux une envie de s’y mettre. Ce qui est bien, avec ce motif, même si je ne fais pas de figuratif, c’est que je peux m’en servir pour présenter ma créativité, pour m’extérioriser.

C’est une invitation…

JS Souvent je le dis, d’ailleurs. Je n’hésite pas à donner une craie, dans ces moments.

Comment vis-tu ton travail ; est-ce que tu apprécies le monde que tu es en train de manifester ?

JS Ça commence à aller mieux, parce qu’au début je ne me sentais pas du tout légitime. Ça m’arrive très souvent d’avoir des moments de gros, gros doutes. Je ne suis pas dans le rejet de ces lignes, mais je me demande pourquoi elles plaisent aux gens. Finalement c’est moche… Mais dans l’ensemble, je suis plutôt content de mon évolution. J’essaie d’être le plus réceptif possible…

Hier, j’étais dans le métro et je suis revenu sur un panneau à [la station] Concorde parce que je voulais voir où en étaient les lignes. Pour la première fois à Paris, on avait essayé d’effacer une de mes fresques à l’éponge. Donc je décide de repasser dessus. Et je fais une association d’idées – c’est beaucoup comme ça que je bosse – ce béton ciré, qui a une espèce de rainure, qui a été travaillée à la main, à la raclette, la meilleure façon de le faire ressortir, c’est de passer de la craie dessus, en à plat.

Je me suis retrouvé à faire mes lignes autour, et j’ai laissé des parties avec de la craie frottée. Ça a donné un super rendu. J’ai fait ressortir l’effet béton ciré avec les lignes de travail de l’ouvrier… C’est parce que je n’étais pas braqué dans une démarche. J’essaie d’être au maximum ouvert, un peu comme un ruisseau, quand le bateau doit se laisser aller au lieu de contrer le fait de ne pas être dans le bon sens. Depuis quasiment un an et demi, je laisse les portes ouvertes pour ne pas laisser échapper ces idées. J’aime bien travailler comme ça.

Station Concorde, (c) Jordane Saget

Station Concorde, (c) Jordane Saget

Tu transformes l’obstacle, tu te l’appropries. Il devient un nouvel élan pour ton travail…

JS Oui et il y a eu une succession d’exemples comme ça. Même dans mon travail à la plume, ce sont des travaux tellement longs, ils peuvent durer 35 heures en travail effectif. Et quand ton chien aboie et te fait sursauter, quand tu n’as pas fait les Beaux-Arts et tu ne sais pas comment on efface les traces [rires], et bien tu fais avec. Quand tu fais avec, tu ouvres des perspectives. Je crois qu’on appelle ça « serendipity » en sciences, comme la découverte du four à micro-ondes.

Est-ce que tu vois un fil conducteur, une direction dans ton travail ?

JS Non. Ce qui est difficile, d’ailleurs, c’est le moment où tu ne sais plus. C’est là que j’ai des doutes.

Quel est ton rapport à l’équilibre ? Qu’est-ce que cette notion évoque pour toi ?

JS Ça me rappelle ce que m’avait dit mon prof de Tai-chi-chuan : pour être en équilibre, le funambule doit être en mouvement. L’équilibre, ce n’est pas quelque chose de figé. Après, dans ma vie… J’essaie au maximum, car j’ai des soucis de santé et l’équilibre, c’est réussir justement à être le plus dans l’instant présent. Au niveau graphique, ça me parle dans ma façon de remplir l’espace. C’est quelque chose que j’ai assez naturellement.

C’est le Tai-chi-chuan qui me l’a amené, bizarrement. Parce que tu es dans des postures, tu cherches à être complètement centré et en même temps, t’as le bras gauche qui est hyper loin, le bras droit qui est machin… Il y a un centre et en même temps, il y a un endroit où le corps est un peu plus tiré que l’autre. Tu sens à un moment donné ton centre en toi, au niveau de l’équilibre, pour être bien enraciné dans le sol. Au niveau de l’espace, je l’ai un peu grâce au Tai-chi-chuan. Je l’ai pratiqué pendant sept ans ; maintenant je n’en fais plus, mais à un moment donné ça s’est infusé en moi. J’aime beaucoup les œuvres où on a une impression d’équilibre alors qu’il y a un déséquilibre.

Prends-tu appui sur des rythmes, des rituels, ou des environnements spécifiques pour créer ?

JS Non, dans mon travail dans la rue, je ne commence jamais avec l’idée de dessiner sur telle ou telle surface. C’est parce que le lieu dégage un truc que je vais y poser mes lignes.

Sinon, un truc rigolo, c’était cet hiver, il faisait froid. Mon rythme, c’est que je partais de chez moi et je suivais le soleil. L’idée, c’était d’être au maximum au soleil. Mon parcours se dessinait en partie grâce à ça. À un moment donné, au détour d’une rue, tu tombes sur un truc, tu te dis, c’est génial, je veux dessiner là.

C’est très solaire…

JS J’avais vraiment froid. Quand je pars de chez moi, marcher pour chercher un spot, ça peut être cinq heures de marche. Cinq heures, en plein hiver, c’est lourd ! [Rires]

Et est-ce que tu recherches l’ombre, l’été ?

JS Bonne question… L’été, c’est différent… Je suis parfois le soleil… forcément, ça joue parce que ça va être difficile pour moi de faire une fresque au sol en plein cagnard. Ça va interagir. Mais on ne peut pas dire vraiment que je le fuis.

Quand tu regardes ta vie globale, pas juste ta vie d’artiste, comment ton rapport à l’autre, ta famille, tes autres choix de carrière, ou tes engagements s’inscrivent-ils dans ton tableau de vie d’artiste ? Comment est-ce que tu parviens à tout accorder ?

JS Je crois que je n’accorde pas. C’est un peu tombé comme ça. Ma vie est très décousue. J’ai du mal à faire le lien au niveau de mon parcours… Si je pense à mon adolescence, c’est comme si c’était une autre vie. Même là, j’essayais de me rappeler, il y a quatre ans, cinq ans, quand je bossais dans la restauration, c’est pas que je ne me reconnais pas, mais c’est complètement différent.

Je crois aussi que les soucis, les grosses galères, te changent, ça te travaille vachement plus vite. Tu vieillis plus vite, ça te façonne beaucoup plus vite. Depuis deux-trois ans, c’est de plus en plus dur, ça va beaucoup plus vite et du coup, cette vie-là d’avant, je la trouve vraiment différente.

Une forme de renaissance…

JS Oui, on peut dire une renaissance et surtout, j’apprends vraiment à vivre maintenant. C’est pas évident.

On sent aussi que c’est très entier… tu es complètement dans ce que tu fais maintenant…

JS Je dirais plus que je suis entier dans ma pratique, dans ce que je fais. C’est d’abord perso… C’est quand même l’histoire, de quelqu’un qui apprend aussi à être artiste, dans la pratique même. Quand les choses arrivent, je fais avec. Avant, quand j’imaginais ce que c’était, être « artiste », j’étais à côté de la plaque. Maintenant je commence un peu à comprendre ce que peut être l’art. Je ne comprenais pas que ça pouvait être aussi puissant, aussi infini, aussi, subtil, aussi complexe… C’est la pratique, c’est la démarche artistique qui est intéressante. Le reste, ça peut être joli, ça peut être moche, etc., mais ça, c’est un truc que je ne comprenais pas avant.

C’est en faisant que tu le comprends

JS Ah ouais ! Maintenant, je peux aller dans une expo et voir quelque chose qui me parle. Avant, impossible pour moi de voir trois chaises les unes sur les autres. Avec l’art conceptuel, par exemple, je me disais, mais arrêtez de vous foutre de ma gueule ! Moi aussi, je peux le faire, mettre trois chaises sur le machin… Et là j’ai compris…

Quand mon frère m’a dit, « Mais ça va, c’est quand même assez facile, ce que tu fais », c’était pas méchant de sa part, mais ça m’a ouvert les yeux. Maintenant je me dis, OK, mais, c’est pas forcément si facile à faire. Physiquement, tenir quatre ou cinq heures sur une fresque, c’est pas évident et surtout, comme tu dis, c’est la démarche. Après je me mets au défi de le faire pendant un an et demi.

J’ai compris que c’est peut-être ça, la démarche artistique… Ça peut être très puissant personnellement. Je ne comprenais pas avant que les gens puissent se battre pour protéger une œuvre d’art. Maintenant je comprends mieux.

Quelle place a pour toi l’entourage dans ton univers créatif et intérieur ?

JS [Long silence] Je ne sais pas, c’est ambigu, parce que je dirais que parfois c’est du soutien, et parfois je suis quand même assez seul…

Et ça te convient ?

JS Je ne sais pas… C’est toujours sympa de discuter avec des amis, ils me donnent des retours, c’est intéressant, ça m’aide, ça me donne des idées.

Et les autres artistes, les autres créatifs, pas forcément visuels, est-ce que tu échanges avec eux… ?

JS C’est une bonne question. Non, finalement. Très peu. J’ai besoin de beaucoup d’énergie pour me tenir debout. Et si on est avec quelqu’un d’autre, on donne un peu d’énergie, on en reçoit, on est dans une interaction où l’énergie doit se mettre en place. Je crois que j’ai parfois du mal, ça me fatigue vite. Du coup, j’interagis un peu moins. Quand ça arrive, ça peut donner des choses sympas.

L’interaction, c’est pas évident quand tu commences comme moi… Ça fonctionne bien sur Instagram, certaines personnes veulent venir faire des collaborations, sans être vraiment des collaborations. J’aime bien la spontanéité, venir avec une idée forte, et pas juste accolée, même si c’est pas forcément flagrant pour les autres ; j’aime bien qu’il y ait une évidence, et ça, c’est assez rare.

J’aimerais bien faire un truc avec la danse, par exemple. J’ai en tête une performance, mais pour ça, il faut que je trouve la danseuse ou le danseur, que ce soit vraiment un échange fort. Travailler sur l’effacement, la courbe de la danse, une performance – mes lignes – travaillées au sol et la danseuse viendrait par moments effacer mes lignes, une forme de battle… Ça me plairait bien.

Je voudrais vraiment que ce soit un truc chiadé. Peut-être même dans la rue… Voilà comment je travaille [rires] ; tu vois l’association d’idées. Je ne sais pas pourquoi, je me dis effacement, rue… Je cherche un lieu qui serait beau et la rue, c’est magnifique. Travailler de nuit, ça pourrait être très beau. Sur une place, tu mets une desserte au troisième étage et puis…

En musique ?

JS Ah, bonne question… Je dirais sans musique, parce que si je ne trouve pas la musique qui me paraît évidente, ça veut dire chercher à rajouter quelque chose en plus. Cette espèce de nu habillé… On cherche quelquefois à habiller quelque chose qui même en étant nu est déjà complètement habillé.

Quelle est ton énergie directrice, qu’est-ce qui te meut, ton inspiration principale ?

JS C’est un côté enfant, c’est l’enfant qui a envie de jouer. Avant je ne faisais qu’imaginer une idée dans ma tête et maintenant, je la mets en action.

C’est justement une de mes questions – quelle est la place du jeu dans ton processus ?

JS Elle est importante. Après il y a un côté vachement plus… pas psychanalytique, mais très intime, c’est la place du « je », « yeux ». Grâce à ces lignes, j’ai eu une petite reconnaissance et c’est ça aussi qui me meut… C’est vraiment très très intime, très perso. Avoir la peur de disparaître au regard des autres, la peur de ne plus être là… T’y retournes, parce que tu ne veux pas disparaître.

Quand Barbara chante, « ma plus belle histoire d’amour, c’est vous », ça ne me parlait pas du tout avant. Et finalement, avoir un public… Beaucoup de gens me donnent de l’amour, de la bienveillance. Si j’y retourne, c’est parce que j’ai envie de sentir encore ça.

Tu as évoqué la reconnaissance – tu es reconnaissant envers quoi, ou qui ?

JS Envers pas mal de monde… Envers toutes les personnes qui m’ont dit merci, c’est énorme. Après… envers Patrick Seguin, qui sans le savoir a été un virage pour moi. C’était à l’époque où je travaillais dans la restauration, j’avais fait une petite exposition de mon travail sur papier. Et il y avait Patrick Seguin, qui vend du mobilier Le Corbusier et qui était un de nos clients au restaurant. On se voit et je lui dis que j’ai une petite exposition… C’était un peu osé.

Il m’a bluffé, il a fait le tour des dessins, il s’arrête devant un dessin et il me dit, « C’est combien, celui-là ? » C’est une des premières personnes à avoir acheté quelque chose.

Il y a eu une validation…

Exactement. Après, ça ne m’a pas lancé ni quoi que ce soit, mais dans ma petite sphère à moi, cette personne a validé… Tu te dis que tu pourrais continuer à travailler là-dessus. Et la deuxième histoire que j’aime bien, qui me fait rire… Un deuxième client dans ce restaurant s’appelait Yvon Lambert, le fameux Yvon Lambert. Il me faisait rire – c’était un personnage.

Quelque temps après, j’ose lui demander s’il pourrait venir voir mes dessins. J’ai eu du mal, hein ! [rires] Il est rentré, il regarde le truc, vraiment vite fait, et il dit, « C’est bien de dessiner, c’est bon pour le poignet. » Forcément, sur le coup, ça fait mal. Mais finalement, ce que j’entends dans cette phrase – peut-être qu’il n’a pas voulu dire ça, peut-être que je me plante – dessiner, de base, c’est bon pour le poignet, donc autant continuer. Je n’ai fait qu’utiliser mon poignet, un an, deux ans après. J’ai pas arrêté. Soit tu t’arrêtes, au moment où il te dit ça, soit tu dis, OK Yvon… A posteriori, y aller, faire, faire, faire, faire…. Je ne suis pas sûr qu’il ait voulu être sympa, mais…

JS Quelque temps plus tard, il m’a reconnu, il m’a salué. Étant donné le personnage, je ne vois pas ce qu’il aurait pu me dire d’autre. S’il avait dit, « C’est génial », il m’aurait pris dans sa galerie… J’ai pas été choqué.

Ça dépend de comment tu reçois ce qu’il te dit.

JS Je l’ai reçu comme une petite pichenette… mais une pichenette de quelqu’un qui est un grand homme, quelqu’un qui a découvert de très très grands artistes. Déjà, le mec, il me met une petite pichenette. Je trouve ça génial ! Et pour quelqu’un qui a beaucoup potassé de la littérature chinoise, japonaise, des Maîtres, etc…. Il y a des Maîtres qui te foutent une pichenette dans la gueule – mais c’était la bonne pichenette !

Tu connais l’anthropologue et le mythologue américain, Joseph Campbell ? Il a écrit, « En suivant votre félicité, vous vous inscrivez dans une sorte de voie qui a toujours existé, qui vous attendait, et la vie qui vous devriez vivre devient celle que vous êtes en train de vivre. Où que vous soyez, si vous suivez le fil de votre épanouissement, vous parviendrez toujours à apprécier la fraîcheur de la vie qui existe en vous. »

Es-tu d’accord ?

JS Oui. C’est la question que je me pose en ce moment. Je m’aperçois qu’effectivement, ça fonctionne comme ça… Et en même temps, je suis à une croisée des chemins, mais est-ce que j’ai pas envie aussi, de prendre un autre chemin ?

Comment définirais-tu la plénitude et quel est ton rapport à cet état ? Est-ce que cela influence ton travail ?

JS Il y a une part dans mon travail, surtout sur les très grandes fresques, où il faut que je me mette dans un… état. C’est pas de la plénitude, parce que parfois je gamberge un peu, mais à un moment donné, je ne gamberge plus… J’essaie, parce que mes muscles me font mal, de me détendre tout en étant dans l’action. Et là, un espace s’ouvre, où je ne fais que faire des lignes. Quand tu m’as parlé de ça, ça m’a fait penser à ce moment.

La plénitude, c’est un mot comme un autre, mais comme tu m’as parlée de tai-chi, cet état…

JS Je peux l’avoir en dessinant. Ces lignes, elles ont été tellement travaillées qu’elles sont très humaines. Les courbes qu’on voit, c’est pile-poil en fonction de mes hanches, de mon épaule… Et c’est parce qu’elles sont dans la détente, aussi, même si elles peuvent être plus rythmées. Ça peut être plus rapide, plus lent… Il y a un besoin de souplesse.

Comme une espèce de méditation en action…

JS Il peut y avoir, oui – pas tout le temps, parce que parfois on est dans une situation plus rapide, un peu stressante. Mais bien entendu, ça peut l’être. Ça l’a été, et ça le sera encore.

Ce qui est intéressant, dans une fresque au sol, le cadre, il est où ? Tu peux très bien ne pas en avoir et du coup, faire au moins quatre pâtés de maisons. Sur un mur, tu vas plus rapidement être bloqué. Au sol, la question se pose : je m’arrête quand ? Je m’arrête où ? La question de la fin de l’œuvre, elle ne se pose plus. Donc je fais, je fais. C’est proche de la méditation dans le sens où on n’est plus dans la recherche du résultat. La méditation, celle que je n’arrive pas à faire et qui est tellement dure, c’est justement dans le non-faire, ne plus chercher le résultat. Dans l’être. En faisant ces lignes, j’ai oublié où je vais, où je m’arrête, j’ai oublié le pourquoi…

Quand les gens te disent que tu apportes de la paix, ce n’est pas seulement visuellement, mais tes lignes sont tellement imprégnées de cet état, que tu le communiques…

JS Peut-être, c’est possible… Elles ont tellement de mon intimité, sont imprégnées aussi du tumulte en moi. Il y a des moments où c’est très très dur. Il se passe plein de choses. Peut-être que justement, les gens sentent que ces lignes sont humaines. Elles ne sont pas aseptisées

Ce n’est pas une recherche de perfection…

JS Exactement. C’est une très bonne analyse ; j’ai lâché la perfection. Parce que la perfection, c’était s’arrêter au bon endroit, faire en sorte que les lignes ne se suivent pas, etc. Et je me suis dit non – c’est justement dans la non-perfection – la nature, la vie est là-dedans. La vie parfaite, elle s’arrête, elle n’évolue pas.

Qu’est-ce qui t’enthousiasme le plus en ce moment ?

JS J’aime toujours rêver – c’est mon côté enfant. Quand j’ai une idée de fresque dans ma tête, ça m’enthousiasme. Quand je m’imagine un grand truc, recouvrir le Champ-de-Mars… Je sais que c’est possible.

Merci.

IMG_7276

Palais-Royal, (c) Jordane Saget

Creative Commons Licence
This interview by Gabrielle Sedita is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International License.

Any form of reprinting or reposting of any content published on this website, whether in its entirety or in fragments, is authorised only if a link to the author and original web page are provided. Copyright © 2017

Advertisements

2 Comments

  1. Pingback: Jordane Saget, Crayeur d’éphémère - Jordane Saget

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s